Hier, je nageais dans le courant
C'est ce qu'ici tous font
De la source tarie à l'océan espéré
Tous espèrent arriver
Mais personne n'est revenu pour dire
Ce qu'il avait trouvé
Aujourd'hui, moi, Cami,
J'ai quitté le courant
Aujourd'hui
Je me suis assis au bord de la rivière
Je me suis assis sur une pierre plate et lisse
Elle est très vieille
Je crois
Voilà, je suis assis sur une pierre au bord de la rivière
C’est un panorama
Un point de vue
De là je vois le courant
Et les nageurs et les nageuses
Progresser dedans
Certains nagent vite
Leurs muscles saillants brillent dans l'eau
Ils plongent la tête sous le coude et le coude sous l'eau
remontent prendre de l'air à la surface
et recommencent encore et encore
Certains nagent vraiment très vite
Depuis ma pierre je vois
Les nageuses et les nageurs
Mais moi, personne ne me voit
Sans doute qu’ils nagent trop vite pour me voir
Ou alors ils ferment les yeux à cause de l'eau
Ou alors c'est la nuit
Ou alors
Peut-être que la pierre m’a rendu invisible
Peut-être que c’est un endroit magique
Je ne sais pas
Aujourd'hui pourtant quelqu'une m'a vu
Quelqu'une est venue s'asseoir à côté de moi sur la pierre lisse et plate
Elle m'a raconté :
- Un jour, il y a longtemps, moi, Noa, je me suis assise au bord de la rivière
Comme toi j'ai quitté le courant
Comme toi, je me suis assise sur une pierre plate et lisse
Une très vieille pierre
De là, comme toi, je voyais les nageurs et les nageuses
Progresser dans le courant
Certains nageaient très vite
Ils ne me voyaient pas
Comme toi, je croyais que j'étais invisible
- Mais tu ne l'étais pas ?
- Mais je ne l'étais pas.
- Et tu m'as vu, moi, Cami ?
- Et je t'ai vu, toi, Cami.
Toi non plus tu n'es pas invisible
C'est juste que
depuis la rivière on ne voit pas la rive
- Ainsi, un jour, il y a longtemps, tu as quitté le courant
- Oui, comme toi, avant toi j'ai quitté le courant
Quand je nageais, il y a longtemps, moi Noa,
J’avançais la tête sous l’eau dans le courant
Pour respirer je remontais parfois à la surface
Mais j’avais peur qu’on me dépasse
Et je replongeais et j’accélérais
C’était dur je faisais la grimace
Parfois, je nageais vraiment très vite
Dans l’eau c'était comme la nuit
Je fermais les yeux
Je ne voyais plus rien
Je ne regardais jamais la rive
Alors forcément
Un jour j'ai trébuché
- Tu as trébuché ?
Mais comment peut-on, dans l’eau, trébucher,
et quand on nage si bien ?
- J'allais si vite si fort et les yeux si fermés
Les bras, les jambes, tout s’est emmêlé
- Ainsi, tu as trébuché
- J’ai trébuché
Et, comme j'avais appris à nager, j'ai désappris
Tout ce que je savais, je ne le savais plus
Je confondais le haut et le bas
Le dessous du dessus
Et la peine et la joie
Et ce qui est juste et ce qui est fou
Tous les nageurs, toutes les nageuses me dépassaient
Je restais sur place
- C’est ainsi que tu as quitté le courant
- Un jour, je me suis assise sur la rive
- C'était cela ou couler
- C'était cela ou couler
Noa est restée à mes côtés
Sur la pierre vieille et lisse de la rive
Et nous avons regardé les nageuses et les nageurs
avancer les yeux fermés dans la nuit du courant
Au matin, la visiteuse s’est levée
Elle a posé sa main sur mon épaule
Puis a plongé, retrouvant l’eau de la rivière
Elle nageait lentement
Dans l’eau ses muscles souples se mouvaient doucement
Etonnamment, elle n’était pas emportée par le courant
Et les yeux bien ouverts
elle s’arrêta même un instant
me fit un signe en souriant
Après cela, elle disparut
Moi, Cami, je suis resté au bord de la rivière
Sur la pierre plate et lisse
les yeux grands ouverts
Les yeux grands ouverts je suis resté une année entière
Une année je suis resté sur la pierre
A mes pieds les feuilles rousses de l'automne
Ont disparu sous le givre
Dans la neige poussait la promesse jaune des jonquilles
Le soleil a lancé du rouge, du vert, du mauve, du bleu pour faire des fleurs
Après, j’ai mangé leurs parfums dans les fruits
En bas, les nageurs et les nageuses nageaient
Tête sous le coude, coude sous l'eau
Nageaient dans le grand courant
Oublieux des saisons qui passaient sur la rive
Ils n’écoutaient pas
Le craquement des feuilles
Les crissements de neige
Le vent dans les pousses
Ils n’écoutaient pas
La chute des poires mûries dans l’herbe
Les battements de leur cœur
Ils ne voyaient pas
Le vol furtif de la mésange
La promenade des écureuils dans les cimes
Les chevaux qui cavalent dans les nuages
Ils ne sentaient pas
Le muguet, la rose, le jasmin
L’odeur de l’eau verdie par les mousses
Ils ne sentaient pas les parfums
Du sous-bois soupirant sous la pluie
Ils ne touchaient pas du plat de la main
Le plat de la pierre lisse
Ils ne recueillaient pas dans leur paume
Le froid des gouttes de pluie froides
Ils ne posaient pas la plante de leur pied
Sur la glaise chauffée de l’été
Ils ne goûtaient pas
Les fruits que les arbres nous donnent en offrande
Pour que nous plantions leur graine
Ils ne voyaient,
ni ne sentaient,
ni n’entendaient,
ni ne touchaient,
ni ne goûtaient
Il n’y avait que
Leur flux sans fin dans le courant
Leur flux aveugle
Assis sur la pierre, j'ai regardé passer le temps, les saisons
Et ce que je voyais
Ce que je sentais
Ce que j’entendais
Ce que je touchais
Ce que je goûtais
Il y avait très longtemps que je ne l’avais pas vu
Que je ne l’avais pas senti
Que je ne l’avais pas entendu
Que je ne l’avais pas touché
Que je ne l’avais pas goûté
Avec mes yeux nouveaux j’ai vu le bleu de la rivière
Et la beauté des courbes de l’onde
J’ai entendu sa musique clapotante et fière
J’ai senti le parfum de l’eau
J’ai eu soif d’y goûter à nouveau
J’ai vu le bleu et le vert de la rivière
Et de nouveau mon cœur battait
Mon cœur battait
D’espoir et d’attente
De désir de l’eau
J'ai plongé
L'eau n'était plus la même
Le courant semblait moins dangereux, moins fort, moins impérieux
Ou c’était moi
C’était moi, je crois
Cami
J'étais devenu plus fort
Je n’ai plus les mêmes bras
Je n’ai plus les mêmes jambes
Je n’ai plus le même cœur
Je n’ai plus la même tête
Maintenant je nage de nouveau
Je n’enfouis plus la tête sous le coude
Je sais faire beaucoup d’autres choses
Garder les yeux ouverts sous l’eau
Jouer à cache-cache avec les poissons
Nager à contre-sens
Faire la planche, nez dans le bleu
M’arrêter sur le bord
Respirer la rivière d’un peu plus loin
J’ai le temps maintenant
Maintenant je le prends
Maintenant je nage autrement
Je verrai bien si j'arrive à l'océan
Je ne suis pas pressé
Non, je ne suis pas pressé
Parfois, quand je vois quelqu'un sur la rive, je quitte la rivière, je le rejoins
Je m’assieds à côté de lui, à côté d’elle, et je lui raconte
que moi aussi, un jour, j’ai trébuché dans le courant.
Et je lui dis :
Un jour, moi, Cami,
J'ai quitté le courant
Un jour, comme toi,
Je me suis assis au bord de la rivière